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Programme de bourses "Jeunes Chercheurs"

 

Arakmbuts «éduqués» et développement 
Postures de développement d’Amérindiens d’Amazonie péruvienne ayant accédé à l’enseignement supérieur

David Gutierrez, Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Au début des années 1990, les Arakmbuts (1) voient s’ouvrir à eux les portes de l’enseignement supérieur (2) (Aikman 2000), et ce, moins de quarante ans après qu’un père dominicain les a, comme ils disent parfois, « sortis de la forêt ». Cet accès, en outre, s’inscrit dans un processus de contact entre ce groupe et une pluralité de types d’acteurs : à l’influence de l’Église dominicaine est venue s’ajouter celle de migrants andins extracteurs d’or et de bois, de l’État péruvien, d’anthropologues, d’ONG engagées dans la protection des peuples amérindiens et/ou de la nature, ou encore d’entreprises du secteur des hydrocarbures et du tourisme. Ces différentes catégories d’agents ont amené avec elles une diversité de visions de développement. Et tout permet de supposer que les Arakmbuts ayant accédé à l’enseignement supérieur y ont été particulièrement exposés, puisque cet accès constitue a priori le signe le plus évident de leur profonde pénétration dans et par le monde « extérieur ». De là mon intention d’étudier ce que ces Arakmbuts font des différentes visions de développement qui les environnent. Intention à laquelle les lignes suivantes de Michel de Certeau offrent un fondement théorique essentiel : « La présence et la circulation d’une représentation (…) n’indiquent nullement ce qu’elle est pour ces utilisateurs. Il faut encore analyser sa manipulation par les pratiquants qui n’en sont pas les fabricateurs. (…) Ainsi la réussite spectaculaire de la colonisation espagnole auprès des ethnies indiennes a été détournée par l’usage qui en était fait : même soumis, voire consentants, souvent ces Indiens utilisaient les lois, les pratiques ou les représentations qui leur étaient imposées par la force ou par la séduction à d’autres fins que celles des conquérants ; ils en faisaient autre chose (…) » (1990 : XXXVIII et 54).

Mon analyse comporte deux parties principales. Dans la première, il s’agit de mettre au jour les représentations sociales à la faveur desquelles mes interlocuteurs donnent sens à des objets développement. Les représentations sociales peuvent être définies comme des constructions cognitives produites et reproduites tant collectivement qu’individuellement, dont les effets pratiques dépendent de l’accord social, jamais totalement conscient, sur le sens qu’elles donnent à un objet de la réalité (Jodelet 2003 [1989]). On peut donc dire qu’elles « existent » à la fois à l’extérieur et à l’intérieur des individus, tout en tendant à échapper à la conscience de ceux-ci (3)       

Par ailleurs, un même acteur peut manier une pluralité de représentations sociales d’un même objet. C’est justement ce que met en avant la notion de posture développée par Yvan Droz, Valérie Miéville-Ott, Jérémie Forney et Rachel Spichiger (2009). D’après ces auteurs, les postures sont des actes ou des paroles d’une même personne qui actualisent des représentations sociales d’un objet donné, lesquelles représentations peuvent varier en fonction des étapes du parcours biographique et des contextes sociaux. Ce concept semble donc particulièrement bien adapté à l’étude de la réalité multi-contextuelle de mes interlocuteurs. Notons qu’il permet également d’atténuer la confusion entre les deux tâches complémentaires du chercheur que constituent la re-construction interprétative des représentations sociales et le recueil des éléments observables (les postures) qui en indiquent l’« existence ».

La deuxième grande partie de ce travail consiste en l’analyse de l’adoption et la non-adoption de postures de développement par mes interlocuteurs. Pour cela, j’utilise essentiellement des concepts de la métaphore théâtrale d’Erving Goffman, comme ceux de performance, de public, de comportement régional, de fausses notes, de figuration (Goffman 1973 ; 1974). Ces notions me paraissent tout à fait propice à l’étude des « spectacles » de développement que mes interlocuteurs parviennent ou ne parviennent pas à produire sur les différentes scènes sociales où ils s’engagent. Précisons que ce cadre conceptuel ne contredit pas le caractère tendanciellement inconscient de l’actualisation des représentations sociales, vu que, selon Goffman, tout acteur incline à être pris à son propre jeu (1973 : 27).   

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(1) Les Arakmbuts sont un groupe amérindien du Sud de l’Amazonie péruvienne. Le millier de personnes qu’il compte (Aikman 1999 ; Gray 2002 [1996]) vit principalement dans les six communautés suivantes du département de Madre de Dios : Puerto Luz (environ 450 habitants), Shintuya (environ 250 habitants), San José de Karene (environ 200 habitants), Boca Inambari (environ 150 habitants), Barranco Chico (environ 150 habitants) et Masenawa (environ 35 habitants).

(2) À ce jour, une septantaine d’Arakmbuts a accédé à l’enseignement supérieur. Notons que j’ai choisi le critère de l’accès pour délimiter ma population d’enquête, car peu d’Arakmbuts ont obtenu un diplôme d’études supérieures.

(3) On peut également dire qu’une représentation sociale est un élément de l’habitus bourdieusien (Bourdieu 1980 ; 1997).

 

Références citées

Aikman, S. (Ed.). (1999). Intercultural Education and Literacy : an Ethnographic Study of Indigenous Knowledge and Learning in the Peruvian Amazon. Amsterdam etc.: J. Benjamins.

Aikman, S. (2000). Higher Education as a Collective Resource for the Harakmbut of Amazonian Peru. In G. R. Teasdale & Z. Ma-Rhea (Eds.), Local knowledge and wisdom in higher education. Oxford etc.: Pergamon etc.

Bourdieu, P. (1980). Le sens pratique. Paris: Minuit.

Bourdieu, P. (1997). Méditations pascaliennes. Paris: Seuil.

Certeau (de), M. (1990). L’invention du quotidien. 1. Arts de faire. Paris: Gallimard.

Droz, Y., Miéville-Ott, V., Forney, J., Spichiger, R. (2009) Anthropologie politique du paysage : valeurs et postures paysagères des montagnes suisses. Paris : Karthala.

Goffman, E. (1973), La présentation de soi. Paris: Minuit.

Goffman, E. (1974), Les rites d’interaction. Paris: Minuit.

Gray, A. (Ed.). (2002 [1996]). Los Arakmbut : mitología, espiritualidad e historia. Copenhague etc. : Grupo Internacional de Trabajo sobre Asuntos Indígenas etc.

Jodelet, D. (2003 [1989]). Représentations sociales : un domaine en expansion. In D. Jodelet (Ed.), Les représentations sociales (7e éd. ed.). Paris : Presses universitaires de France.

 

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